Philosophie

Pour savoir où l’on va…
…faut savoir d’où l’on vient.

Un peu d’histoire…

Avant l’invention du phonographe en 1877, par Thomas Edison, l’exécution publique (représentation en spectacle) de l’oeuvre est au coeur même de l’industrie de la musique. C’est d’ailleurs avec l’arrivée de la reproduction mécanique d’une oeuvre – en la fixant sur un support physique (phonogramme) – que l’industrie de la musique devient l’industrie du disque.

Jusqu’au début des années 1970, l’industrie du disque jouit d’un inébranlable succès reposant sur trois ingrédients efficaces : l’accès restreint à l’enregistrement studio, coûteux et rare à l’époque ; la place privilégiée de la musique au centre des médias de masse ; la quasi-impossibilité pour le consommateur de reproduire un album. Même avec une perte de vitesse causée par la crise du pétrole de 1973, la production de disques demeure une activité lucrative.

Avec la naissance de la radio commerciale, en 1921-1922, l’industrie du disque jouit d’un nouveau moyen de diffusion, dit de masse, (un émetteur pour plusieurs récepteurs), ayant des répercussions puissantes sur la destinée commerciale d’une oeuvre. Les ventes records de disques sont rapidement associées à la puissance de diffusion qu’offre la radio commerciale.

Premier coup dur pour cette industrie : l’accès à la duplication maison au début des années 1980. De fait, l’apparition de la cassette vierge, combinée à une course effrénée entre les fabricants de radio cassettes doubles (permettant la copie), enfonce le premier clou dans le cercueil du phonogramme. Cette course entraîne en 1983 l’apparition d’un nouveau support numérique : le disque compact. Non-copiable, le disque compact offre une nouvelle insufflation à cette industrie essoufflée ; sa qualité sonore, jusqu’à présent inégalées, pousse les consommateurs à reléguer leurs tables tournantes et leurs lecteurs de cassettes aux oubliettes afin de se procurer en double leurs meilleurs classiques, mais dans un format sonore plus «pur». Jamais autant d’artistes décédés ne vendent autant de CD en si peu de temps, qu’à cette époque cédéenne. Ce regain ne dure que quelques années, jusqu’au moment où le CD-W (graveur de CD) investie le marché des ordinateurs personnels, où des millions d’utilisateurs en profitent alors pour dupliquer en douce les CD de leurs amis… deuxième clou dans le cercueil du disque.

Toujours dans la décennie 80-90, les techniques d’enregistrement sonore basculent dans l’ère numérique, coupant ainsi de 75% les coûts de production d’un enregistrement. Dès lors, plusieurs musiciens jusqu’ici amateurs s’improvisent ingénieurs de son, poussant parfois même l’audace à s’auto-proclamer «producteur de disques». Ce phénomène se répand très rapidement, créant une nouvelle mode à présent bien encrée : l’auto-production. Le marché se dilue; le peu d’acheteurs de disques représentent désormais une demande trop faible pour le torrent d’offres musicales (trop souvent encouragé par le manque d’objectivité familiale). Un autre clou; celui-ci enfoncé au coeur même d’un élément qui fut jadis gage de succès : la rareté de la musique enregistrée.

Puis, entre les années 1990 et 2000, au moment où le réseau Internet se popularise de façon exponentielle, les communications de personne à personne se multiplient, mais surtout s’accélèrent.

Durant les années 2000, l’industrie du disque tente de contrôler la reproduction mécanique illicite sur Internet, par la mise en place de systèmes de protection au sein des disques compacts (si efficace que même l’acheteur ne peut écouter le fruit de son achat…), par des requêtes judiciaires visant à taxer les fournisseurs d’accès Internet, par des poursuites en justice auprès des consommateurs-pirates, par des campagnes de sensibilisation éducatives et par des moyens d’incitation à l’achat (Opendisc, Accès privilèges). Mais en vain.. En 2006, les maisons de disques observent – impuissantes – le compte à rebours qui menace le support du disque, cette pierre angulaire de leur l’industrie.

Et l’avenir de la musique?

Le support du disque est en chute libre, soit. Cependant, la musique n’aura jamais été aussi populaire et répandue. Bien que les ventes de disques de U2 soient de moins en moins proportionnelles à la notoriété du groupe, les fans de U2, eux, se sont récemment arrachés les billets sur eBay, où la valeur spéculative a atteint plus de 1 000 $ pièce; retour vers un modèle économique fondé sur la prestation de l’oeuvre.

Depuis l’arrivée des nouveaux médias (ou médias interactifs), le phénomène de diffusion de masse (à programmation unique) perd subtilement du terrain au profit de la diffusion à la carte, où les auditeurs écoutent ce qu’ils veulent, quand ils veulent et où ils le veulent (podcast ou balado-diffusion). La fragmentation des marchés d’auditeurs est grandissante; depuis l’arrivée de la radio par satellite, de plus en plus de chaînes se partagent la même quantité d’auditeurs. Même phénomène avec la presse écrite; tous peuvent désormais devenir le journaliste de quelqu’un d’autre, grâce aux carnets personnels en ligne (blogues). À pousser à l’extrême l’exercice de la fragmentation des médias de masse, on s’imagine qu’il pourrait y avoir autant d’émetteurs que de récepteurs… retour à la case départ : le bouche à oreille.

Mieux comprendre où l’on va…

Avant la reproduction mécanique lucrative, dont le modèle économique semble de moins en moins sous le contrôle des maisons de disques, il y avait l’exécution publique. Et avant les médias de masse, plus nombreux à joindre de moins en moins de gens, il y avait les messagers et le bouche-à-oreille.

Jusqu’à preuve du contraire, lnternet anéantit toute probabilité pour une maison de disques de contrôler le support d’une oeuvre. Cependant, Internet accélère ce qu’il y a de plus efficace en terme de promotion : le bouche à oreille.

De plus, la musique est sans contredit la meilleure ambassadrice de l’oeuvre, d’un concept, d’une image et d’un artiste… à moins qu’elle ne soit emprisonnée dans du plastique, barricadée derrière une transaction!

La technologie a engendré l’arrivée de nouveaux modèles économiques, au début du 20e siècle. Force est de constater que son développement semble nous ramener tout droit vers l’ère préindustrielle; cette époque où des troubadours, entre autres, voyageant de village en village, échangeaient prestation de chansons contre cachet, logis et nourriture. Bien que le droit d’auteur existait déjà à cette époque, il n’importait que très peu aux créateurs, faute de marché et de mécanismes de perception.

Il est hautement probable que l’avenir nous réserve un système où le bouche à oreille web véhiculera de la musique non-payante, créant une demande suffisante vis-à-vis l’oeuvre et son artiste, augmentant ainsi la valeur de l’offre (de la prestation, de l’exploitation de l’oeuvre et de l’image de son artiste)… voulez-vous parier?

Mort prévue du disque : 2014

Déjà, on observe d’autres types de supports apparaître : le disque dur portatif (iPod/iPhone), la mémoire flash (clé USB), l’hébergement ou disque dur à distance (le Cloud). Selon la tendance actuelle, on peut s’imaginer que la consommation de la musique en format numérique aura pris le dessus sur celle en format physique, ce bien avant la fin du 2e trimestre de 2014.

Et comme la musique en format numérique fait partie des bien «non-rivaux», on peut s’imaginer difficilement son controle, voire sa vente. Cela laisse présager que la vente de la musique en tant que marchandise ne sera désormais plus LE vecteur économique de notre industrie. Le CD risque d’être confiné au rang des «produits dérivés» de l’œuvre, comme c’est le cas aujourd’hui pour le disque vinyle. La monétisation de l’image de l’artiste (le branding ou le band brand) risque de devenir le centre économique de la nouvelle industrie. Celle de la musique 2.0.

Le royaume de la possession de la musique, tel que nous l’avons connu depuis l’invention de Thomas Edison, cédera doucement place au royaume de l’accès à la musique. Les distributeurs de disque céderont place aux télécoms; les magasins de disques cèderont place aux applications, à la recommandation et aux plateformes de streaming comme Deezer, Spotify et Rdio.

* * *

2 responses to “Philosophie”

  1. Maud says :

    J’adore!
    Très bel article, Guillaume!

    Je ne connaissais pas ton blogue, je vais m’abonner à ta newsletter!

  2. pascal dufour says :

    très intéressant
    merci Guillaume

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