Lettre à ma nouvelle ministre de la Culture

Bonjour Madame David,

Je vous souhaite d’abord la bienvenue dans le cadre de votre nouvelle fonction de ministre de la Culture et des Communications, et responsable de Protection de la langue française.

Je vous écris aujourd’hui, Mme David, pour vous faire un petit compte-rendu de la situation; un genre de «reality check», comme disent les chinois. Mon but ici est de vous faire part du travail accompli avant votre arrivée, histoire de nous éviter de tourner davantage en rond, culturellement parlant.

Votre nouvelle collègue Christine St-Pierre, à l’époque ministre de la culture, avait lancé en 2010 un grand chantier de réflexion auprès de 739 personnes. Tout ce beau monde, issu de tous les milieux culturels québécois, ont participé à des comités sectoriels, ateliers et forums portant sur les enjeux du numérique auxquels fait face notre culture depuis Napster. À l’issue de ces rencontres, deux rapports on vu le jour en 2011 : celui de la SODEC en octobre et celui du CALQ en novembre. Ces deux documents totalisaient conjointement 57 recommandations ultra-précises pour enligner des politiques culturelles claires, particulièrement en réponse aux chamboulements du numérique et de la mondialisation culturelle.

À l’époque du gouvernement Charest, ces 57 recommandations n’ont donné lieu à aucune mesure concrète, sans doute faute de temps pour agir; les libéraux se sont fait montrer la porte en septembre 2012.

Maka Kotto a ensuite été assermenté ministre de la Culture. Après 18 mois en devoir, il a déposé une stratégie culturelle à deux jours du déclenchement des élections… Bien qu’elle fut un très beau résumé des 57 recommandations en question, cette stratégie culturelle n’offrait en fait que très peu de solutions concrètes, à part des investissements dans des infrastructures (un classique…) et la création d’un (autre !) éventuel chantier sur le droit d’auteur. À croire que la culture n’était finalement pas plus une priorité pour le gouvernement Marois. À preuve, presque personne n’a parlé de culture durant la récente campagne électorale.

Bref, cela fait quelques années que le milieu culturel s’active pour «brainstormer» sur les enjeux du numérique sur notre culture… Et rien de très concret n’est encore en branle depuis.

Sachant que Philippe Couillard a annoncé cette semaine que votre gouvernement sera celui de l’«économie et du redressement», je ne vous suggérerai évidemment pas ici de bonifier les budgets actuels en culture, comme d’autres vous en supplieront sans doute très bientôt. Non, je vous suggérerai plutôt de faire mieux avec le même argent.

Dans mon article «La Stratégie culturelle numérique de Kotto (pour les nuls)» les neuf grandes directions du plan Kotto y sont résumées. J’en profite de plus pour y suggérer des mesures concrètes et peu coûteuses pour agir rapidement, dont certaines sont résumées ici :

  • Pourquoi ne pas exiger la transparence dans les critères de subvention, afin de nous empêcher de tourner en rond, collectivement?
  • Pourquoi ne pas envoyer nos meilleurs penseurs du numérique en haut du mât, pour nous avertir des Icebergs?
  • Pourquoi ne pas limiter à 7 ans l’exploitation privée des produits culturels subventionnés, avant d’en donner libre accès à nos concitoyens?
  • Pourquoi ne pas provoquer la libération de notre contenu culturel d’ici, celui produit avant 2007 grâce à l’aide de l’État? Pourquoi ne pas rendre ce patrimoine numérique accessible aux québécois sur lafabriqueculturelle.tv, une plate-forme fraîchement subventionnée à même nos fonds publics?
  • Pourquoi ne pas inciter les producteurs de contenus et créateurs à publier leurs œuvres à travers une arrière-boutique nationale, afin d’éviter l’amnésie collective?
  • Pourquoi ne pas arrêter de dépenser sur les infrastructures et investir cet argent sur l’infra-consommateur de culture (ces adultes de demain)?

En lisant votre parcours, je remarque que vous venez du milieu de la psychologie et que vous en connaissez déjà beaucoup sur l’éducation. Il devrait donc être facile de vous sensibiliser quant au fait que notre culture est hautement menacée, puisqu’elle ne se reproduit presque plus… La «première priorité» à envisager, à mon avis, est celle de la valorisation de notre culture à même la perception de nos plus petits. Entre deux joutes de ballon chasseur ou de marelle dans la cour de récréation, nos (potentiels) consommateurs culturels de demain sont déjà à un clic de Justin Bieber, Miley Cyrus ou Lady Gaga; tandis qu’ils s’éloignent à la vitesse grand V des La Bolduc, Félix Leclerc, Gilles VigneaultRichard Desjardins, Philippe B, Ariane Moffat, Émile Proulx-Cloutier ou autres Stéphane Lafleur de notre monde.

On n’a malheureusement plus le temps pour réfléchir des mois durant. Tout a été dit. De mille et une façons. De 739 façons, plus précisément. Il est temps de passer à l’action maintenant.

À vous de jouer Madame la Ministre ! 

Guillaume Déziel,
Stratège en marketing culturel 

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About Guillaume Déziel

Acteur dans l'industrie québécoise de la musique et fervent défenseur de la musique gratuite comme moteur économique d'une nouvelle industrie mondiale.

3 responses to “Lettre à ma nouvelle ministre de la Culture”

  1. Minier says :

    Wow…Ca ne mâche pas ses mots, mais tellement incisif et tellement vrai en ce qui concerne les lenteurs de décisions administratives et les financements de « gros machins qui ne servent pas à grand chose ».
    Les enjeux sont là, c’est clair. Du G.Déziel grand cru

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